Béatrice Chauvin
Photographe-Auteur
Béatrice Chauvin

Les Mots

Publications/Articles (photos et textes)

- Memphis, berceau du Blues (Blues Magazine n°56, mars 2010)

- Memphis, Tennessee (Marie-Claire Maison, photos et reportage/ (texte Isabelle Reisinger)

- L’extraordinaire histoire de Stax (Blues Magazine n°57, juin 2010)

- Tupelo-Memphis, les premiers pas du King (Blues Magazine n°58, mars 2011)

- Gibson Factory, Nashville, Tennessee (Blues Magazine n°63, décembre 2011)

- Le Mississippi Blues Trail chapitre un (Blues Magazine n°64, mars 2012)

- Le Mississippi Blues Trail, chapitre 2 (Blues Magazine n°65, juin 2012)

- Le Mississippi Blues Trail 3, chapitre 3 (Blues Magazine n°66, septembre 2012)

- St Blues Guitar Workshop made in Memphis (Blues Magazine n° 72, avril-mail 2014)

- Rencontre avec William Ferris  (Blues Magazine n°75, mars 2015) en collaboration avec Dominique Boulay

 


Conférences :

- Towson University, Baltimore, octobre 2012 : Like a Song Mississippi Blues

- University of Memphis pour le Delta-Everything Southern Conference, juin 2013 : THE MAGNETIC POWER OF THE DELTA FOR FRENCH BLUES LOVERS.


- Atelier photo "See With Your Heart" avec les enfants du centre aéré du B.B.KIng Museum, Juin 2013.


- Travail de sélection des photos de William Ferris pour son livre sur le Sud, à paraître en 2016: 

"Beatrice Chauvin provided invaluable support in helping me review 75,000 photographs in my archive and select 100 images that will be included in my forthcoming book The South in Color.  Her skills as a photographer are on clear display in the beautiful work she has done in the Mississippi Delta with blues artists like Pat Thomas."

William Ferris Author of Give My Poor Heart Ease: Voices of the Mississippi Blues/ Les Voix du Mississippi.


EXTRAITS


En suivant le Mississippi Blues Trail, chapitre 1/ Blues Magazine n°64, mars 2012 .


Le land

Suivre le Mississippi Blues Trail, aller d’un endroit à l’autre en imaginant la vie de Skip James, Robert Johnson, Howling Wolf, Mississippi John Hurt, BB King etc. Rouler sur des chemins de terre bordants les champs de coton en fleur. Arpenter Stovall ou Dockery Farms et poser les mains sur ces vieilles granges résonnants encore du son des accords de Muddy Waters ou Charley Patton. Sentir dans le souffle du vent, le sifflement plaintif d’un train ou le chant de milliers d’étourneaux des marécages, sentir toute la nostalgie du Mississippi. Voici le voyage que vous propose Blues Magazine.

(…)

TUTWILER. En prenant la Highway 49 il faut juste vingt minutes pour arriver à Tutwiler petite bourgade du Mississippi. La lumière sur les champs de coton est magique et l’esprit ne peut s’empêcher de vagabonder au temps de Robert Johnson, Howlin’Wolf, Charley Patton, de les voir allant d’un lieu à l’autre, jouant ici et là. Le paysage est plat, l’horizon très proche, marcher d’une ville à l’autre est facile. On les imagine nos bluesmen du Delta, musiciens itinérants parcourant les chemins. Tutwiler. L’immense fresque qui fait face aux rails de chemin de fer raconte plusieurs histoires : à droite celle de Sonny Boy Williamson montant au ciel entouré d’anges avec en contrebas un plan très rudimentaire pour trouver sa tombe. Et au centre WC Handy attendant le train à Tutwiler, assis à côté d’un musicien. En 1903 WC Handy, leader d’un orchestre de bal de ragtime, cakewalk, et autres musiques populaires très en vogue à Clarksdale, tourne beaucoup dans le Delta. En écoutant le musicien glisser une lame de couteau sur les cordes de sa guitare pour en tirer un son plaintif à en remuer les tripes, répétant trois fois la même phrase, WC Handy fut très frappé par cette musique qu’il trouva étrange mais dont il allait devenir le père quelques années plus tard.

(…)

DOCKERY FARMS

Pour arriver à Dockery Farms en venant de Vance, rien de plus simple, il faut repasser par Tutwiler prendre la US-49W et se laisser aller jusqu’à Ruleville en passant par Parchman (le tristement célèbre pénitencier) puis Drew, tourner à droite sur la MS-8 W et là, à mi-chemin entre Ruleville et Cleveland se trouve le berceau du blues. Les noms se bousculent sur ces granges, dans ces arbres, dans le souffle du vent ou le chant des oiseaux, Robert Johnson, Willie Brown, Charley Patton, Henry Sloan, RoeBuck ‘Pops’ Staples, Tommy Johnson, Howlin’Wolf... Dans le Cotton Gin  le bruit du vent sur les tôles ondulées fait penser aux pas d’un visiteur fantôme. Tout est à fleur de peau. L’accueil de Bill Lester est des plus chaleureux. Depuis cinq ans Bill est le directeur exécutif de Dockery Farms, il a pour mission de faire vivre ce lieu essentiel. Bill ne peut s’arrêter de raconter des histoires de façon rapide un peu hachée : « Tout commence en 1885 lorsque Will Dockery débarque dans la Delta, prêt pour l’aventure. A cette époque la plupart du Delta n’est qu’une jungle tropicale faite de forêts, de marécages, de bayous infestés de serpents, moustiques, alligators et malaria, peuplés d’ours bruns, de panthères. Le défrichement de cette région commence tout doucement en 1870 et en 1895 Will achète un vaste terrain de plus de 4000 hectares où passe la Sunflower River. Il l’appelle Dockery Farms et s’attelle au vaste labeur de défrichement. Le besoin de main d’œuvre pour une tâche aussi énorme est incontournable et des ouvriers noirs affluent pour participer à cette entreprise. Pendant des années une fumée noire couvre Dockery et ses alentours , car on brûle les arbres à tour de bras pour pouvoir ensuite faire pousser du coton sur cette terre très fertile. En l’espace de vingt ans Will Dockery construit une gigantesque exploitation agricole en totale autarcie.

(…)

CHARLEY PATTON C’est pour cette raison qu’en 1897 Bill Patton et sa famille décide de venir s’installer à Dockery Farms. Charley a environ 10 ans. Plusieurs guitaristes vivent sur la ferme, l’un d’entre eux Henry Sloan joue une musique brute et rythmée qui fascine le jeune Charley. Il le suit à la trace, l’écoute, apprend. Pendant les années qui suivent Charley n’aura de cesse de jouer avec Sloan, Willie Brown, Son House, Tommy Johnson créant la réputation des lieux. En 1918 durant la vague de migration vers le Nord, Henry Sloan quitte Dockery et part pour Chicago. Déjà à cette époque Charley est le bluesman le plus admiré dans le voisinage. Son jeu, son magnétisme fascinent et il est entouré de disciples. Dans tout le Mississippi on sait qu’à Dockery et aux alentours c’est à dire, Drew, Cleveland, Ruleville, le blues rayonne, le blues s’apprend. Au milieu des années 20 une génération plus jeune de musiciens agrandit le cercle. Ce sont Robert Johnson, Chester ‘Howlin’Wolf’ Burnett, Roebuck ‘Pops’ Staples et David ‘HoneyBoy’ Edwards. Dans ce contexte social où la vie est très dure pour les noirs, un ballet d’influences musicales, passants de pères à fils spirituels, fait jaillir de purs génies. Bien sûr le blues n’a pas émané seulement de Dockery Farms. Ce sont plusieurs de ses bluesmen comme Charley Patton, Howlin’ Wolf etc qui en sont parti et ont rejoint d’autres lieux. Voilà pourquoi on appelle Dockery Farms le berceau du blues. 

(…)

FROLICKING HOUSE. (paroles de Bill Lester) « Mon ami Tom Cannon, neveu de Charley Patton, avait 14 ans lorsque son oncle mourut. Il n’a cessé de me raconter ses souvenirs, il est mort il y a sept ans. Tom racontait que parfois certains blues singers arrivaient le samedi matin par le Pea Vine Train et dans l’après midi commençaient à jouer devant le porche du magasin général. Le samedi Will Dockery payait ses ouvriers devant le commissary (magasin général) aussi il y avait foule et les bluesmen en profitaient pour jouer des airs et récolter des pièces. Puis à la tombée de la nuit deux cents à quatre cents personnes suivaient les musiciens. Ils traversaient le petit pont surplombant la Sunflower River, et là dans la maison d’un des métayers, maison qui devenait alors frolicking house (maison de larigolade), la fête commençait. On sortait les meubles, on ouvrait les fenêtres, on allumait des lampes à pétrole et on les plaçait devant de grands miroirs. Tout était plongé dans l’obscurité sauf cette maison illuminée d’où sortaient les sons étranges d’une musique, le blues. C’était assez fabuleux ! Cette atmosphère attirait beaucoup de personnes. Il y avait des gens qui jouaient à des jeux d’argent, d’autres qui dansaient, qui buvaient jusqu’au petit matin. Cela devait être quelque chose pour ces personnes qui du matin jusqu’au soir semaines après semaines travaillaient d’arrache pied. En écoutant ces musiciens jouer de la slide guitare et en tirer des sons déchirants, chanter d’une voix à faire pleurer des paroles racontant leurs vies, les gens se retrouvaient dans cette musique et n’attendaient que ça, faire la fête le samedi soir. C’est aussi pour cette raison que le blues est né en partie ici. »

Bill Lester est très ému en parlant. Il ajoute : « C’est un grand honneur pour moi d’aider Dockery Farms à rester en vie. Ici rien n’a changé, ces granges sortent tout droit des années vingt, trente. Je fais partie de ce tout et c’est passionnant, très fort, plein d’émotion. Nous avons bénéficié pendant des années de la bourse Save America’s Treasures Grant. C’est grâce à ça que nous avons restauré la station service. Avec notre nouveau site nous espérons attirer encore plus de monde (Europe/Usa) à Dockery Farms. Grâce à des dons privés nous avons l’intention de restaurer le cotton gin, la grande grange et tout les autres bâtiments qui restent, témoins de cette époque extraordinaire pour le blues. Herbie Hancock qui fait partie de notre bureau, lors de la séance d’investiture à son poste d’ambassadeur de Bonne Volonté à l’Unesco a dit qu’il fallait préserver Dockery Farms et en faire un World Heritage Site . Préserver tous les lieux où le blues est né. Nous travaillons aussi en partenariat avec l’institut Thelonious Monk. Les personnes en charge de cet important institut viennent une fois par an mettre en place des programmes éducatifs de Jazz dans les écoles. C’est un travail et un soutien réciproque car Dockery Farms Foundation veut soutenir le jazz et le blues dans les écoles pour aider les enfants à comprendre l’héritage du Delta. »

En passant devant la grange aux lettres géantes où est écrit DOCKERY FARMS est. 1895 by WILL DOCKERY 1835-1936, Bill murmure tout doucement presque comme s’ il chantait: « Dockery Farms revient à la vie. Dockery n ‘était pas mort, non, c’est juste qu’il dormait depuis longtemps. Mais maintenant ce lieu symbolique est bel et bien réveillé. »


En suivant le Mississippi Blues Trail, chapitre 2/ Blues Magazine n°65, juin 2012.

LITTLE ZION CHURCH

Little Zion ChurchPour aller à Money Road, il faut profiter de la lumière du matin. En partant de Cleveland, prendre la MS-8E, repasser devant Dockery Farms puis au bout de 25 kilomètres bifurquer à droite sur la US 49 E S et là au bout de quinze minutes prendre sur la gauche une toute petite route, la Co Rd 559 qui se nomme aussi la Sunny Side Rd. C’est en fait un chemin de terre rouge bien caillouteux, bordé d’arbres et de champs qui longe un peu plus loin la Tallahatchie River, rivière ressemblant à un bayou avec ses cyprès chauves. Atmosphère étrange, vaguement inquiétante, sentiment d’être au bout du bout du monde et ce doute, est ce bien le bon chemin? La Sunny Side Road traverse Money, petit village désert aux maisons bringuebalantes, appartenant à un autre temps. Puis enfin, c’est la Co Rd 518 dite Money Road où par endroits, le soleil fait apparaître des mirages très particuliers, qui tels de petits fantômes flottent au-dessus des champs. On est presque dans l’au-delà, Little Zion Church se découvre très rapidement. À gauche de la petite église blanche se trouve la tombe de Robert Johnson, cette tombe tant visitée, photographiée, disséquée, auscultée. Il y a quelque chose de bucolique dans ce lieu de recueillement où les arbres ombragent de façon onirique la pierre tombale de Johnson. Le vent souffle doucement dans les bambous, les ombres grandissent, les sons, les images se multiplient et emportent l’imagination. Comme si des pans de la vie du grand bluesman se concentraient dans cet endroit et formaient une boule dense faite d’accords, de chants, de tapements des mains et des pieds, une boule quasi filmique de ce que pouvait être la vie d’un Robert Johnson à la personnalité brillante et contrastée. Tout naturellement les témoignages des compagnons de route de Robert ressurgissent dans ce lieu très particulier.(…)

 

Indianola. Le BB King Museum and Delta Interpretive Center palpite au cœur de la ville. La vie de BB King est retracée de façon magnifique grâce à une scénographie des plus audacieuses, très moderne, comme un fil rouge tiré des champs de coton jusqu’aux concerts dans le monde entier. L’héritage culturel du Mississippi déborde de partout telle une richesse inestimable avec les histoires du Delta, la musique, la littérature, les légendes et en fond les notes amères et terribles du racisme des années sombres. Ce musée est un vrai bel hommage à celui que l’on aimerait avoir comme ami, le grand BB KING. Indianola où le chant de milliers d’étourneaux dans les marécages en face du musée fait rêver, Indianola et le Club Ebony ouvert en 1948 où Ray Charles, Count Basie, BB King, Bobby Bland, Albert King, Willie Clayton et d’autres grands bluesmen se succédèrent. Indianola et le Blue Biscuit où PO Boy accompagne son piano de chants tendres et forts. Indianola…hometown of BB King…(…)

LELAND. Chaque arbre, chaque paysage, chaque champ de coton, chaque carrefour, chaque cours d’eau, chaque mur, chaque rail de chemins de fer, chaque cimetière, chaque sentier, chaque hameau du Delta raconte des histoires liées au blues. A Leland, traversé de haut en bas par la Highway 61, ces histoires s’inscrivent sur cinq fresques immenses. Elles s’inscrivent aussi sur quatre markers : celui de Johnny Winter qui passa une partie de son enfance à Leland et dont le père, marchand de coton fut maire de la ville en 1930, celui du Corner of Highway 10 & 61, celui de Ruby Nite’s Spot, grand club tenu par une femme extraordinaire, Ruby Edwards. C’est dans ce lieu bouillonnant, que T- Bone Walker, Little Walter, Little Richard, Ike Turner, Little Milton, Son Thomas, Eddie Cusic, Ray Charles, Bobby Bland, Junior Parker, Jimmie Lunceford, Big Joe Turner, Gatemouth Brown, Gatemouth Moore, Arthur Prysock, Percy Mayfield, Lowell Fulson, Joe et Jimmy Liggins, Eddie "Cleanhead" Vinson et d’autres grands noms firent danser des publics assoiffés de musique, de rythme et d’amusement. Au milieu des années cinquante Ruby Edwards reprit le Club Ebony où sa fille rencontra son futur mari, BB King ! Le quatrième marker de Lelandraconte James Son Thomas, extraordinaire bluesman, découvert, interviewé et filmé par William Ferris en 1968. Thomas connut une carrière importante dans les années 70 et 80 jouant beaucoup aux USA et en Europe. C’était aussi un grand folk artist. Ses œuvres étaient principalement composées d’étranges têtes de mort, de petits cercueils, d’oiseaux. Tout parle de la mort chez Son Thomas ancien fossoyeur. James raconte dans une interview qu’il commença à 8-9 ans à travailler l’argile en débutant avec des mules, des écureuils, des oiseaux et des têtes de mort pour faire peur à son grand père qui croyait aux fantômes ! Ses œuvres sont au Center for Southern Folkore de Memphis, au Center for Southern Culture àl’Université du Mississippi d’Oxford, au Historical Museum de Jackson, au Delta Blues Museum de Clarksdale et au Highway 61 Blues Museum. Elles ont été exposées un peu partout aux Etats Unis à New York, à Washington dans la prestigieuse Corcoran Gallery, à Los Angeles etc. Son Thomas apparaît dans quatre documentaires de Bill Ferris dont Give My Poor Heart Ease. Il faut le voir jouant Highway 61 Blues accompagné d’un bluesman qui donne le rythme avec le manche d’un balai qu’il frotte sur le plancher. On est dans le Delta, dans l’essence même du blues, il y a quelque chose de magique, de fascinant, d’émouvant et de très fort dans ces moments exceptionnels filmés par William Ferris en 1975. Le fils de James Son Thomas, Pat Thomas donne ses rendez vous au Highway 61 Blues Museum, accompagné de James Moss un jeune étudiant et artiste qui est le gardien des lieux. Rencontrer Pat Thomas c’est rencontrer le blues si on pouvait lui donner un visage. Tous ses mots, toutes ses attitudes, tout en lui n’est que blues. Rencontrer Pat Thomas c’est un moment que l’on n’oublie pas car il touche le cœur et l’âme, the heart and soul. Comme son père qui sculptait des têtes de mort et des oiseaux, Pat est artiste, il dessine des chats sur lesquels il écrit Love Dad Al’ways et sculpte des oiseaux. Comme son père Pat chante le blues en reprenant la plupart de ses morceaux, mais à sa manière. Dans ses souvenirs il parle sans cesse de son père mort en 1993. « Mon père me disait toujours de prendre ma guitare et de jouer. « Regarde bien ce que je fais et suis moi » me disait il. J’avais douze ans, je ne savais pas lire la musique, alors il fallait que je l’observe et que je joue ! J’essayais de jouer ses morceaux en m’entraînant tout le temps. Il m’apprit I Love The Way She Walks et mon grand-oncle Joe m’apprit Boogie Chillen. Mon père m’appritaussi Big Fat Mama, Cairo Blues et Highway 61. Il avait écrit ce blues car lorsqu’il était petit, il devait faire 6 kilomètres à pied pour aller à l’école, matin et soir. Le blues faisait partie de la vie de mon père. Alors, tu veux savoir comment on a le blues ? Comme mon père disait, tu es fauché tu as le blues, tu as faim tu as le blues, tu as une super nana, elle te quitte, tu as le blues, tu as le mauvais blues (bad blues) le blues fou (mad blues). Moi j’ai le blues parce que je suis fauché, c’est ça le blues. Il y a plein de raisons d’avoir le blues (…) J’aime jouer le blues. Comme mon père disait « C’est quelque chose que tu as en toi, dans ton cœur, dans ton esprit. » C’est ça le blues. J’ai le blues en moi car mon père l’avait. Il voulait que sa musique continue et passe de génération en génération (…) Quand j’emmène des amoureux du blues sur la tombe de mon père et que je joue Cairo Blues ou Highway 61, j’ai l’impression de le réveiller et de le retrouver. »

 

En suivant le Mississippi Blues Trail, chapitre3/ Blues Magazine n° 66, septembre 2012.

(…)

FRED McDOWELL. Le cimetière Hammond Hill M.B Church au Nord de Como, est d’une poésie, d’une grâce et d’une légèreté onirique. C’est là que repose Fred Mc Dowell, le très grand bluesman, auteur de You Gotta Move. Alan Lomax le découvre et l’enregistre en septembre 1959. Voici ses mots, extraits de The Land Where The Blues Began: (…) Fred était un homme discret, à la voix soyeuse, aux épaules courbées, impatient d’enregistrer. Ce soir-là il avait invité deux amis pour l’aider ; un homme qui l’accompagnait à la guitare et sa tante, Fannie Davis qui représentait à elle seule les instruments à vent, en soufflant dans un peigne fin, enveloppé dans du papier toilette. Nous avons enregistré dehors, à la tombée de la nuit, éclairés par une lampe torche. Il n’y avait pas un souffle de vent et ce n’était plus la saison des sauterelles, aussi nous pouvions profiter pleinement du silence vibrant du plein air et de la résonance naturelle de la terre et des arbres. Il y avait suffisamment d’espace pour que l’équipement technique rende la complexité du son, avec un micro pour la voix de Fred, un pour son « picking » et un pour le bourdonnement et le sifflement émis par la tante à travers le peigne. Le son que nous avons pris ce soir-là, nous a rendu fous de joie. Le Blues qui passait par Fred résonnait comme un messager à la voix grave, accompagné d’un chœur céleste et cristallin provenant des cordes aiguës. Lorsque nous lui avons fait écouter les enregistrements, Fred s’est mis à taper des pieds sur le porche, en poussant des cris de joie, en riant et en serrant sa femme dans ses bras. Il savait qu’il avait été entendu et que sa fortune était faite. Sa vieille tante assise par terre à côté de moi où j’engrangeais, me tapotait le bras en disant : « Dieu soit loué, Dieu soit loué ! » (…) Fred McDowell gagna tout de suite une renommée extraordinaire avec nos enregistrements qui étaient sortis sur Atlantic en 1960. Il grava en même temps quatorze 33t et les Rolling Stones l’invitèrent en Europe.(…) C’est une chance formidable qu’on l’ait autant enregistré, car personne d’autre que lui ne jouait le vieux blues rural aussi bien. Son style vocal doux, aux tonalités multiples, donne une emphase subtile à chacune des phrases de ses chansons et suscite des réponses éloquentes venant de ses doigts noueux de laboureur. Ses explorations dans les cordes aiguës nous entraînent là où le cœur pleure et parfois, là où l’on ressent la plus grande joie. On sent que l’humeur sous-jacente de sa musique est aussi grave que la destinée tragique de son peuple. Et pourtant, le rythme dansant qui fait balancer les bars tout au long de la nuit, «  rock » joyeusement. »

You gotta move-Fred McDowell


You got to move
You got to move
You got to move, child
You got to move
But when the Lord
Gets ready
You got to move


(guitar)

You may be high
You may be low
You may be rich, child
You may be po'
But when the Lord gets ready
You've got to move

(guitar)

You see that woman
That walk the street
You see the policeman
Out on his beat
But when the Lord gets ready
You got to move

(guitar)

You got to move
You got to move
You've got to move, child
You've got to
But when the Lord gets ready
You got to move.

Balles de coton

Nous sommes le 10 octobre, le coton est mûr, la moisson vient de commencer. Dans les champs de Sledge, d’impressionnantes moissonneuses avancent, les hommes travaillent sous le soleil, le coton tombe dans des containers qui forment les modules. Les gestes ne sont plus les mêmes qu’il y a soixante ans, même s’il reste quelque chose attaché au passé. Mais surtout, les rapports humains ont changé. L.V Wilbourne fait du rap. Le Blues ? Non, c’est son père et son oncle. Le soleil se couche, les ombres grandissent, les longues balles de coton ressemblent à des sculptures. C’est d’une beauté à couper le souffle. Des notes se mêlent à toute cette atmosphère, elles montent en s’enroulant dans les airs telles des lianes brillantes et multicolores. Ce sont celles des Field Hollers, des Work songs, du Gospel, des Spirituals, du Blues, de la Soul, du Jazz, du Blue Grass, du Rock’n’roll. Le même sentiment qui nous a suivi tout au long de ce voyage revient. Celui que le Mississippi nous livre de manière infatigable sa fibre, sa densité, sa peau, son âme, sa musique. Cette musique qui s’infiltre jusqu’au bout de tout paysage, glissant sur les feuilles, les herbes folles, les fleurs de coton, s’étirant dans les moindres recoins, dansant à chaque rencontre, chantant à chaque note, chaque accord. Cette musique qui murmure et palpite comme une respiration, celle du Blues.